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title: "Contes Fantastiques et Contes Littéraires by Jules Janin"
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summary: "Contes Fantastiques et Contes Littéraires is a collection of fantastical and literary tales by Jules Janin, originally published in 1863 by Michel Lévy Frères in Paris. The work comprises previously published stories from various literary reviews around 1830, presented with the author's reflective preface acknowledging their modest literary merit."
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# Contes Fantastiques et Contes Littéraires by Jules Janin

The Project Gutenberg EBook of Contes Fantastiques, by Jules Janin This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Contes Fantastiques et Contes Litt�raires Author: Jules Janin Release Date: October 24, 2011 [EBook #37836] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FANTASTIQUES *** Produced by H�l�ne de Mink and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Print project.) Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont �t� corrig�es. L'orthographe d'origine a �t� conserv�e et n'a pas �t� harmonis�e. Les num�ros des pages blanches n'ont pas �t� repris. CONTES FANTASTIQUES ET CONTES LITT�RAIRES TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22. CONTES FANTASTIQUES ET CONTES LITT�RAIRES PAR JULES JANIN PARIS MICHEL L�VY FR�RES, LIBRAIRES �DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1863 Tous droits r�serv�s 1 PR�FACE Ce petit tome in-18 repr�sente, en sa modeste apparence, une suite de m�chants petits �crits et r�cits en quatre tomes in-12, qui se publiaient, �� et l�, dans les Revues des environs de 1830. Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexp�rience en toutes choses aient jamais produit une suite plus t�m�raire d'essais plus enfantins. A peine, avec beaucoup d'indulgence et d'attention, les lecteurs de 1862 trouveront-ils, en esp�rance, dans ces pages fugitives, l'�crivain qui devait �crire un jour les Gaiet�s champ�tres , la Religieuse de Toulouse et la Fin du neveu de Rameau . Non pas que ces trois derniers livres soient tout � fait de bonnes &oelig;uvres, au moins on y trouve une certaine habilet�, un certain art. 2 Si l'auteur avait �t� le ma�tre, il e�t supprim� de sa vie et de ses &oelig;uvres au moins les contes que voici. Mais le moyen d'�ter une page?... et surtout quand cette page est peut-�tre un obstacle au renom de l'�crivain? Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il e�t volontiers retranch� plus d'un conte, il n'a rien � modifier dans les opinions, la constance et la fid�lit� de toute sa vie! En tout ce qui touche aux sentiments de son �me, aux passions de son c&oelig;ur... il est le m�me! Ami des anciennes chansons, n�gligent des cantiques du lendemain. Passy, 1 er janvier 1863. 3 AVANT-PROPOS DE LA PREMI�RE �DITION&mdash;MAI 1832. Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre ambitieux: Contes fantastiques . Le seul titre un peu v�ridique � ces compositions , trop h�t�es, serait celui-ci: Historiettes , ou bien cet autre: Contes , tout simplement. Mais dans ce n�buleux royaume litt�raire, on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les circonstances vous m�nent loin. La mode surtout, souveraine ma�tresse des chefs-d'&oelig;uvre d'un jour, impose � ses poursuivants de tr�s-rudes conditions, en �change d'un sourire que souvent elle ne donne pas. Contes fantastiques! Mon titre est un leurre. Il y a bien peu m�me de fantaisie en toutes ces pages, et vous n'y trouverez aucune des pr�cieuses qualit�s de ma�tre Hoffmann, qui nous a r�v�l� une po�sie inconnue. 4 Po�sie du foyer domestique, et po�sie de c�libataire en m�me temps; po�sie de l'homme heureux qui n'a rien � faire, de l'homme passionn� sans passions; po�sie du buveur qui ne s'enivre pas, de l'homme qui dort tout �veill�; po�sie d'amateur de tabac de toutes sortes et qui fume dans toutes les postures: capricieuse et folle, souple, �l�gante, facile � vivre, plus souvent �chevel�e que par�e avec soin, montrant son sein et sa jambe � qui veut les voir, et cependant toujours chaste et modeste. La po�sie fantastique est une tr�s-belle et tr�s-aimable fille qui aime les joies et les libert�s du cabaret, qui se pla�t � l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de pr�f�rence tous les plaisirs � bon march�. Oh! quand nous l'avons vue, en sa n�gligence, venir � nous du fond de l'Allemagne, comme nous avons �t� surpris et charm�s! Quelle diff�rence entre la po�sie fantastique et toutes les autres po�sies. C'�tait beau, la grande po�sie! et, comme la marraine de Ch�rubin, elle �tait bien imposante. Mais, � c�t� de la grande po�sie, la petite po�sie n'est pas sans charmes; apr�s le po�me �pique, plaisir des dieux, le conte est une volupt� � la port�e des simples mortels. Ch�rubin, l'aimable enfant, a peur de sa marraine: il embrasse Suzon, et quand Suzon fait la 5 rebelle, il court � Fanchette, avec laquelle il ose tout oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde po�tique; Hoffmann, c'est le conte apr�s le po�me, apr�s le drame; Hoffmann, c'est la petite po�sie aux pieds l�gers qui vient apr�s la grande, en suivant son sillon lumineux. Avec cette diff�rence toutefois, que le conte se manifeste dans un arc-en-ciel plus modeste: la grande po�sie descendait du Parnasse jusqu'� nous, la petite, au contraire, s'�l�ve � nous de l'h�tellerie voisine, o� elle se loge de pr�f�rence. La po�sie hom�rique se manifestait au milieu du tonnerre et des �clairs, sur le mont Sina�, sur l'H�licon; la chanson des bonnes gens arrive au bruit du bouchon qui saute, et si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un nuage de tabac; innocente fum�e, elle est f�conde en r�ves, en fantaisie, en contes, en r�ves charmants. Les Mille et une Nuits ne sont-elles pas les contes fantastiques de l'Orient? Dans les Mille et une Nuits , dans les Contes d'Hoffmann , si vous rencontrez des rois et des princes, le grand r�le est jou� par le menu peuple; d�j� le marchand, l'esclave, le muet, le calender borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans ses fonctions les plus modestes, se montre et nous sourit. Venez � moi, disait la f�e aux pauvres d'esprit; 6 mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple d'un conte bourgeois et po�tique en m�me temps, les nations du Nord n'avaient de contes pour personne; elles avaient des po�mes et des histoires pour quelques-uns, les plus grands et les plus forts; et quand enfin, du grand po�me, nous f�mes descendus, ou, si vous aimez mieux, nous nous f�mes �lev�s au r�cit des petits faits de la soci�t� bourgeoise, eh bien, il y avait une fois un roi, le roi Louis XI, et une reine, la reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela vous plaise ou non, qu'importe?&mdash; A mon plaisir! Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en France; ce serait une longue et laborieuse histoire, qui me co�terait beaucoup plus de travail qu'elle ne vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps n'est plus � la dissertation, et je doute que m�me l' Essai sur les �loges , par Thomas, e�t un grand succ�s aujourd'hui. Mon but est de d�finir assez bien le conte fantastique, pour prouver, malgr� le titre de mon livre, que je n'ai jamais eu le droit ni la volont� de viser au fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, que le hasard avec lequel ils ont �t� faits, sans plan, sans choix, sans but; et je ne pense pas que ce mot, au hasard , soit une excuse suffisante pour que vous 7 me permettiez ce titre ambitieux: Contes fantastiques . Mais, je vous le r�p�te, cette faute n'est pas la mienne, c'est la faute des circonstances, la faute de la mode, et votre faute � vous-m�mes, qui voulez du fantastique � tout prix et de toutes mains, comme s'il �tait donn� au premier venu d'�tre un po�te en plein cabaret, de dessiner des chefs-d'&oelig;uvre au charbon sur la muraille, d'aimer la bi�re et la r�verie sur un grand fauteuil de ch�ne; de conna�tre les secrets intimes du violon et de l'archet; comme s'il �tait donn� au petit monsieur que je vous pr�sente ici de s'appeler Hoffmann? A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon cher Roland. Je me rappelle surtout certaine nuit d'hiver que nous avons pass�e � la lueur bicolore des bougies et du punch. Roland, ce soir-l�, m'a dit tout ce qu'il pouvait me dire pour m'emp�cher de tomber dans cette erreur d'un esprit maladroit qui s'�gare � plaisir, et qui va, sans savoir o�. Ce soir-l�, par grand hasard, nous �tions deux, lui et moi, nous qui ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous disputions � outrance, heureux, lui, de me voir en dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y a rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques lorsqu'ils se mettent � mordre et � ruer. 8 Notre sujet de dissertation �tait d'un grand int�r�t. La nuit �tait bonne, le feu �tait vif, et nous pensions cette fois � livre ouvert! Jugez du chemin que nous avions fait en quelques heures! En cheminant sur l'imagination, le coursier � tous crins, nous �tions venus d'Hom�re � Hoffmann; du po�me en vers au conte en prose; de l'Olympe ath�nien au cabaret allemand. Nous �tions arriv�s, sans savoir comment, sur les bords de ce fleuve L�th� qu'on appelle le fantastique . Et l� nous �coutions, bouche b�ante, pour voir venir de ce trou obscur quelque clart�, quelque explication naturelle � ce plaisir hors nature que nous cause Hoffmann. Nous avions tant de temps � perdre,&mdash;� cet �ge heureux, on n'a rien � faire!&mdash;que nous commen��mes par nous demander, comme des faiseurs de rh�torique:&mdash;Y a-t-il un fantastique ?&mdash;Et qu'est-ce que le fantastique ? Cela dura longtemps; une fois dans les divisions et les subdivisions aristot�liques, on ne s'arr�te plus. Puis encore ces autres questions: Notre si�cle a-t-il d�couvert une nouvelle esp�ce de po�sie, un genre de drame inconnu, une Atlantide recul�e dans le domaine de la po�sie, �le perdue... retrouv�e par Hoffmann; �le dangereuse sur laquelle existe encore le limon de la cr�ation? R�pondez � ma question, disait Roland, 9 r�pondez; puisqu'il y a un fantastique, � votre sens, o� est-il, que fait-il, et d'o� vient-il? Disant ces mots, Roland se promenait de long en large, aussi fier et aussi heureux que s'il e�t �crit les ch&oelig;urs du premier Faust. Moi qui le connais et qui sais tr�s-bien qu'il ne tient pas plus � ses questions qu'il ne tient � mes r�ponses, je pris les pincettes et me mis � tisonner le feu en fredonnant l'air de la Grande Pinte , compos� dans ma petite ville natale, et compos� par vous, mon tr�s-f�al et tr�s-savant patron, Jean Paul, que Dieu prot�ge et repose dans le ciel �toil� des Mille et une Nuits ! Quand le tison s'agite et s'�chappe en �tincelles joyeuses, on dirait de jeunes �mes qui s'envolent du purgatoire d�barrass�es de toutes souillures.&mdash;Vois-tu ces �mes, Roland, ces �mes qui s'en vont l�-haut en poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Hom�re les a vues, lui ce grand aveugle qui a tout vu? Non. Hom�re n'a pas vu voler l'�tincelle du foyer domestique; il ne l'aurait pas vue m�me quand il aurait eu un foyer domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il a vu le soleil ath�nien! Il s'est ab�m� dans les immenses clart�s: il �tait plac� plus haut encore que le Tasse quand il d�couvrit la J�rusalem du haut de la montagne. Volcans, for�ts, ruisseaux, fontaines, vaste 10 mer, et des hommes de dix coud�es! Il a contempl� l'Apollon qui a fini par ressembler � Louis XIV. Tout fut grand et sublime; Hom�re avait jet� � profusion dans la po�sie des dieux visibles dont le sang coulait, des d�esses visibles qui changeaient les montagnes en �l�gants boudoirs, et faisaient des nuages un voile � leurs transports d'amour. Heureux les po�tes venus les premiers, Roland! le monde appartenait � ces �mes violentes. Ils tenaient la Gr�ce; ils remplissaient la maison d'Atr�e. La com�die attaquait Socrate. Aujourd'hui ce monde est �puis�, Socrate est mort. Tout est connu. Les myst�res d'�leusis sont un jouet d'enfant. On ach�te les momies de l'�gypte � tr�s-bon compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont chant� des couplets de vaudeville; il n'y a pas une �toile au ciel qui n'ait son nom et son histoire. Et quant aux hommes, aussi nombreux que les �toiles, ils rentrent et sortent dans leurs cercles � certains jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. Les fables, les combats acharn�s, les jeux fun�bres, les guerres entreprises pour le sourire d'une belle femme, les vieillards se levant au passage d'H�l�ne, tout cela leur para�t ridicule, outr�; ils rient de piti� quand on leur parle d'un si�ge qui a dur� dix ans. 11 Roland, qui jouait avec mon l�vrier, retourna vers moi son visage d'une imposante gravit�: &mdash;C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les temps primitifs f�t un �tre heureux. Je suis bien s�r que le l�vrier de Darius adoptant Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, �tait plus beau et plus intelligent que le tien. Les belles femmes! les grands po�tes! Oui; mais � t'entendre, on dirait que c'est le monde qui manque � la po�sie, et non pas la po�sie qui manque au monde, et c'est mal fait de ch�tier le temps pr�sent sur le dos du temps pass�. &mdash;Non, lui dis-je, ce n'est pas le po�te qui manque au monde. Tant qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, une �toile l�-haut, une femme sous nos yeux, il y aura des po�tes; tant que nous aurons la pri�re au fond de notre c&oelig;ur, il y aura des po�tes. Mais en po�sie aujourd'hui, comme en politique, chacun chez soi, chacun pour soi! Et le po�te a cach� sa po�sie, il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus trouver d'�cho. &mdash;Cela est f�cheux, dit Roland; si la po�sie allait nous manquer, par quoi la remplacer, nous autres qui sommes jeunes? Cela est f�cheux; si le respect humain se met parmi les po�tes, c'en est fait des po�tes. Le respect humain a tout fl�tri parmi nous, 12 il a fl�tri le mariage, il a fl�tri l'amour, il a fl�tri la croyance, il a fl�tri le pouvoir; le respect humain s'est gliss� partout, sous toutes les formes; il s'est appel� com�die et satire, trag�die, encyclop�die, cours de litt�rature: il a fini par �tre un journal. Mais que la po�sie soit une chose ridicule, nous sommes perdus, toi et moi, et tous les autres qui ne se sont pas donn�s, corps, �me et biens, avenir, pr�sent et pass�, � l'avarice, � l'ambition. &mdash;Tu vois bien, dis-je � Roland, qu'en ceci encore tu as tort de demander ce que c'est que le fantastique ? C'est la seule po�sie aujourd'hui que les po�tes osent faire et puissent faire; il faut la respecter, la recevoir � bras ouverts, et ne pas demander insolemment o� est-elle? ami Roland, comme tu ferais de quelque ma�tresse � tes ordres. Cette �trange po�sie est aussi fi�re que la grande po�sie: elle a ses caprices, ses bouderies, ses col�res, ses moments de fatigue. Elle est une ma�tresse imp�rieuse et difficile; elle va jeter son bonnet au vent qui l'emporte; il suffit de lui d�plaire, et elle se passera de toi, de moi et des autres , comme tu dis. En m�me temps, je remplis son verre et le mien, nos deux verres se donn�rent l'accolade, et nous rest�mes les bras crois�s, la pens�e en l'air, le c&oelig;ur 13 tranquille, heureux comme deux amis, et savourant par tous les sens la paix et le silence de la nuit. L'instant d'apr�s, Roland reprit la parole: &mdash;Et pourquoi, diable, me dit-il, les po�tes ne peuvent-ils faire aujourd'hui que du fantastique? r�ponds-moi. Quand il me fit cette question, j'�tais en train de lire les adieux d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai une larme, et je lui dis avec le plus grand calme: &mdash;Les po�tes n'en peuvent plus, les grandes actions leur manquent, les grands malheurs sont �puis�s, les grands hommes sont morts pour la po�sie, ou, pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si grands malheurs, les grandes actions de nos jours sont de si grandes actions, et les grands hommes contemporains sont de si grands hommes, que la po�sie, en s'�levant de toutes ses forces, ne saura jamais se mettre au niveau de toutes ces grandeurs. Regarde autour de toi, Roland; que veux-tu que fasse l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que fasse la trag�die avec Bonaparte? et quelle plus touchante �l�gie, un roi de France abandonnant ce beau royaume. Nos dulcia linquimus arva? Remonte plus haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans le tombereau o� s'est assise la reine de France, o� toute 14 l'aristocratie est mont�e. Imagine, invente un roman � c�t� de cette histoire! Tu comprends bien qu'on aurait beau �tre trois fois po�te, on ne saurait ajouter une piti�, une �pouvante, � ce drame tout construit, tout jou�, tout parl�, sanglant avec son propre sang! Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang des po�tes? A ce compte, l'ode, la trag�die, le drame, le roman et le po�me �pique existant par eux-m�mes, sont �galement d�fendus aux po�tes d'aujourd'hui. Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac, tout empreint de la m�lodie amoureuse du XVIII e si�cle; bient�t il le chanta avec �clat, puis il le murmura tout bas et en riant; il changeait, il ralentissait, il pressait la mesure � volont�; puis s'arr�tant: &mdash;Si les po�tes ne sont pas dignes de l'ode, que ne font-ils des �glogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me semble que le temps serait bien choisi; Virgile s'est servi de l'allusion politique sous Auguste. A celui qui ferait l'�glogue aujourd'hui, l'allusion politique ne manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que les bergers n'y comprendraient pas grand'chose. Virgile a fait ses dix �glogues apr�s les guerres civiles. S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des exils, pour que les bergers se puissent livrer � leurs combats sur la fl�te, � l'ombre du h�tre, il me semble que 15 nous n'avons rien � d�sirer de nos jours. Quant � l'ode, si l'ode � la Pindare est d�fendue faute de guerriers et de vainqueurs aux jeux olympiques, de quel droit ne ferait-on pas la petite ode � la fa�on Horace: � O navis referent in mare ,� etc.? Et quelle belle ode au vaisseau de Cherbourg! En m�me temps il se mit � siffler l'air: O ma tendre musette , et j'attendis patiemment qu'il e�t fini. Quand il eut fini, je lui dis: &mdash;Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais �t� tr�s-f�t�e parmi nous, et que M. de Segrais et les autres ont raval�e aux derniers rangs des compositions burlesques, serait aujourd'hui la plus �trange mystification? Va donc chanter les bergers et les bois, et la puissance des grands b&oelig;ufs, sous le r�gne des machines � vapeur et des chemins de fer, des marmites autoclaves et des cannes � fauteuil? Depuis l'antiquit�, la nature physique n'a pas �t� moins d�rang�e que la nature morale. Les bergers de Th�ocrite ont �t� d�grad�s � l'Op�ra, qui les a rendus d�sormais impossibles. Les bergers de Th�ocrite �taient au moins vraisemblables; mais les bergers de l'Op�ra, en rubans roses, sont le d�sespoir de toute po�sie. H�las! la machine a tout remplac�. Enfin il n'y a plus d'orage � craindre avec le paratonnerre, plus d'inondations, plus de s�cheresses 16 avec les canaux, plus de mauvais vin avec le Manuel du Vigneron : tous les dangers ont cess� pour le berger; les loups et les couleuvres de Virgile, autant de fables, aussi bien que M�nalque et Tityre. Avec les r�volutions qui se sont op�r�es de huit jours en huit jours, quel est le po�te, je te prie, qui ne serait pas forc� d'effacer son ode de la veille, avant de commencer l'ode du lendemain? Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et de victoire: &mdash;En ce cas, me dit-il, si cette impossibilit� de faire est d�montr�e, pourquoi m'as-tu dit que les po�tes, non-seulement ne pouvaient pas, mais encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande po�sie? Au moins voudrait-on savoir, si par hasard un grand po�te se rencontrait encore, pourquoi donc il n'oserait pas? &mdash;C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le vrai po�te soit assez insens� pour se livrer � toute sa fougue aux yeux des hommes de sang-froid; il ne faut pas croire qu'il marche seul dans les sentiers difficiles, pendant que les autres suivent les chemins battus.&mdash;Crois-moi, jamais les po�tes ne se sont plaint, tout de bon, de leur mis�re; leur mis�re �tait une fiction qu'ils inventaient pour se faire pardonner leur 17 sup�riorit� sur les autres hommes; jamais, non jamais, quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde, les po�tes n'ont �t� sans puissance et sans fortune: il est impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je crois en Dieu, il est impossible que Hom�re ait �t� le mendiant qu'on nous montre avec un b�ton et une besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se sont disput� la gloire de lui avoir donn� le jour. �Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; le premier il commen�a cette grande croisade contre les religions nouvelles qui ont pass� de Socrate � J�sus-Christ, de J�sus-Christ � Luther, de Luther � Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des proc�s en police correctionnelle et vingt francs d'amende, parce que tout se termine chez nous d'une fa�on ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras toujours le grand po�te � c�t� du grand homme d'�tat, comme son corollaire in�vitable. Corneille est pr�s de Richelieu, Milton pr�s de Cromwell, Racine se place entre Louis XIV et ses amours, Bossuet domine le XVII e si�cle, Mirabeau le XVIII e ; et Voltaire, entre ces deux si�cles, plac� l� comme un lien n�cessaire, est � la fois le ma�tre absolu de ceci et de cela . Et tu me demandes pourquoi un po�te n'oserait pas �tre po�te aujourd'hui...? Le moyen d'oser, quand personne autour de 18 nous n'ose �tre un grand homme? Pour chanter � l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les regards de la foule attentive: elle a trop vu de choses pour en entendre; elle a compos� de trop merveilleux po�mes pour �tre attentive � d'autres po�mes que les siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit � la Muse: chantons! Roland me dit d'un air piqu�: &mdash;Tu es diablement �loquent aujourd'hui, ne pourrais-tu pas me parler avec moins d'emphase? A vrai dire, je te comprendrais beaucoup mieux si tu �tais un moins grand orateur. &mdash;Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma grande �loquence, au moins tant qu'il s'agira de la grande po�sie; en effet toutes les esp�ces d'emphases se tiennent par la main, ce sont des s&oelig;urs de la m�me taille, et qui vont au m�me pas, en prose, en vers. &mdash;En ce cas, dit Roland, revenons � notre point de d�part, au petit pas: dis-moi tr�s-simplement, puisque tu es si convaincu qu'on ne fera plus drame, ode, po�me, idylle, aucune esp�ce de grande po�sie, � quoi serviront les po�tes de l'avenir, et ce qu'il nous est permis encore d'en esp�rer? &mdash;Je te dirai tr�s-simplement, mon ami Roland, que les po�tes s'�tant r�fugi�s des grandes passions dans les 19 petites, mettront leur art au niveau de leur vocation nouvelle, et feront de tr�s-petites choses, comme autrefois ils faisaient, en se jouant, de tr�s-grands po�mes; en un mot, et c'est l� o� j'en voulais venir, (c'est l� o� j'en suis venu par le plus long chemin), nous sommes tomb�s du po�me au conte et du conte au r�alisme , � savoir le conte sans po�sie, et voil� que nous nous �levons jusqu'au fantastique, id est , au conte avec po�sie. En vain tu nieras ces diff�rences, tu ne te d�montrerais jamais � toi-m�me, qu'un conte graveleux de Boccace ou des Cent Nouvelles nouvelles soit de la m�me famille qu'un conte d'Hoffmann. Non, certes. Ces r�cits de maris dup�s et ridicules, de femmes adult�res et rapaces, de servantes d�shonn�tes, de valets imb�ciles et de grands s�ducteurs; non, tout ce vice � l'usage de Ma�tre Gonin et de madame Pampin�e, auquel s'est ajout� le g�nie enchanteur de La Fontaine, n'est pas de la m�me famille que le conte d'Hoffmann. Le conte d'Hoffmann ne s'accommode ni des amours frivoles et ind�centes, ni des s�ductions pouss�es � bout, ni de la moquerie galante de ces h�ros de ruelle endimanch�s de coquelicots. Il est trop sage et trop sens�, le conte d'Hoffmann! il rougirait des d�tails orduriers. Il consent bien (c'est m�me une de ses joies) � �tudier, reproduire 20 en ses na�fs r�cits les d�tails les plus vulgaires... il s'arr�te � l'alc�ve: il n'ira pas plus loin. C'est une chose �trange; elle est vraie: nos contes de boudoir et de palais florentins feraient rougir la muse d'Hoffmann, une muse de cabaret! C'est une chose �trange � voir autour d'Hoffmann le buveur, ces id�ales figures, ces id�ales passions, ce frais paysage, et ce beau monde en d�shabill� galant du clair de lune et du matin: Lorsque n'�tant plus nuit, il n'est pas encor jour! �Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre pour porter un regard indiscret sur les fant�mes de sa cr�ation: en plein cabaret, quand les jolies filles, enfant de son cerveau, viennent s'asseoir � sa table, et qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces printani�res, comme tu respecterais les deux s&oelig;urs. Pourvu qu'elles lui permettent de boire encore et de fumer toujours, il va leur parler si respectueux et si tendre! Il leur dira les amours des cieux et des histoires du troisi�me ciel, o� fut saint Paul; il sera charmant avec elles, simple et rustique Hoffmann! Restez donc pr�s de lui, chastes pens�es de son �me, adorables filles de son imagination toujours jeune! restez pr�s de lui, c'est un po�te qui ne pense gu�re 21 au monde ext�rieur; il r�ve; il se rend compte � lui tout seul de ses ravissantes histoires de terreur, de piti�, d'infortune et d'amour! &mdash;Je commence � comprendre, reprit Roland... le po�te fantastique est un �go�ste..., il se plonge � plaisir dans les plus beaux r�ves, il m�prise �galement le bl�me et les louanges du monde. En ce cas, Dieu me pr�serve de ces hommes sans c&oelig;ur, qui ne pensent qu'� leur propre ennui, sans songer � soulager l'ennui des peuples qui ont tout vu, tout �puis�! &mdash;Le po�te fantastique, Roland, est un sage; il parle � voix basse, et ne veut d�ranger personne! �Et qui m'aime, me suive.� &mdash;Ajoute � ta d�finition, dit Roland: Le po�te fantastique est n�cessairement un ivrogne. &mdash;Et moi je dis: Le po�te fantastique est un grand artiste; et voil� sa force et voil� son inspiration! Il est le mage, il est la f�e; il n'a pas besoin d'endormir le sultan tous les soirs, pour que Ch�r�sade se r�veille et lui dise: Encore une histoire, ma s&oelig;ur! Il est na�f, il est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre exposait son imagination toute nue aux regards des passants... Hoffmann habille et drape son r�cit avec cette innocence d'un p�re de famille qui veut bien marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait 22 ce grand changement dans le conte, il a op�r� cette importante r�volution, mettant le conte aux mains de la m�re de famille, aux mains de ses enfants, sans que les enfants ou la m�re aient � rougir. Ce sont l� des bienfaits positifs, une sup�riorit� incontestable. �coutez Hoffmann: au milieu de son r�cit il s'arr�te, il pr�lude, il chante, il agit comme Kreyssler, s'abandonnant � toute harmonie. Il va d'un fant�me � l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-l�. Pourtant voil� l'homme auquel tu reprocherais quelques instants de repos dans une amicale h�tellerie? Et tu soutiendrais que ce soit � l'aide d'un vice innocent qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu plus de confiance dans un pot � bi�re, que dans l'archet d'Hoffmann? &mdash;Ouf! r�veille les grands mots, dit Roland. Accuser un homme d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, au milieu de tant de vices purement humains, est-ce donc le maltraiter si fort? En reconnaissant les faiblesses de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une des causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de ses contes. Artiste! est un bien gros mot, pour l'explication d'un conte futile, et comment nous persuader que cet homme est devenu un grand musicien, un grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux 23 contes ou de vieilles histoires sans fa�on, sans appr�ts, sans �tude et sans art m�me? As-tu jamais entendu raconter l'amour d'un jeune Italien pour la na�ade du ch�teau de Versailles? Oui d�! l'histoire est belle! et je te la raconterai � la premi�re occasion... Bonjour! &mdash;Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne m'as rien racont�; Roland, raconte-moi l'histoire de la na�ade de Versailles, le veux-tu? &mdash;Je le veux bien, dit Roland, mais � une condition... je te la dirai quand j'aurai fini mon conte; cependant, jure-moi que tu ex�cuteras fid�lement notre trait�. &mdash;Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, et dis-moi ton histoire. Alors Roland commen�a: &mdash;Il y avait � Versailles, l'ancien palais de Versailles, dans la rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, amusement d'un jour pour le grand roi, une belle et �l�gante statue de na�ade, aux formes si d�licates, avec tant d'innocence au sourire, � la l�vre, que le satrape appel� Louis XV la voulait chasser de ses jardins. Cette statue, entour�e de blocs informes, lions aux gueules b�antes, syr�nes � la queue de poisson, amours aux ailes �tendues, V�nus de toutes 24 dimensions, �tait seule et triste au milieu de ses compagnes. La Valli�re s'y �tait assise un jour sans la voir; Montespan l'avait heurt�e en passant; madame de Maintenon et madame Du Barry ne l'avaient pas m�me touch�e. O marbre! � myst�re! ouvrage excellent de quelque artiste de vingt ans, � son premier chagrin d'amour. �Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de mon histoire est r�cente (il n'y a gu�re entre nous qu'une douzaine de r�volutions), un jeune peintre, enfant des chefs-d'&oelig;uvre, allait et venait, regardant ces lourdes fa�ades, ces arbres taill�s en pyramides, ces eaux verd�tres, ce luxe �puis� d'une monarchie en ruine. Il triomphait de se sentir si sup�rieur � tout le go�t du XVII e si�cle, � toute la barbarie du XVIII e . Il �tait dans un de ces admirables instants d'ironie, o� l'ironie arrive � la hauteur de la passion. Il foulait d'un pied d�daigneux ces guirlandes, ces colifichets d'un jour; il �tait fier d'�tre Italien, malgr� la libert� qui commen�ait � rugir en France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. Tout � coup, par hasard (ce hasard qui vous montre, �blouissante, la femme que vous devez aimer le reste de vos jours), tout � coup le jeune homme d�couvre en ce ch&oelig;ur de femmes grotesques, l'admirable 25 na�ade, cr�ation toute italienne! pauvre femme tremblante et triste au bord de ces eaux lass�es et silencieuses. Elle avait froid dans ce limon. Elle �tait belle, h�las! son regard �tait humide; elle pressait ses beaux pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient sur ses �paules; elle avait froid; elle �tait l� si mal � son aise, l'innocente enfant! Sans doute elle avait �t� oubli�e sur le chemin, orpheline de p�re et de m�re en ces jardins d�sol�s, et l�, sans appui, sans soutien, sans voiles, elle s'humiliait sous les froides mains du sort. Notre artiste la vit donc ainsi faite; alors il se baissa vers elle, � genoux, courbant la t�te sous son regard: il anima tout ce marbre, il r�chauffa ce marbre ing�nu sous son haleine br�lante; il fit battre ce c&oelig;ur sous ses mains, il enveloppa toute cette femme de tant de respect et d'amour, qu'elle semblait lui dire: � demain! Le lendemain, il lui parla de son amour, il lui dit qu'il l'aimait, parce qu'elle �tait plus belle que tout ce qu'il avait vu ou r�v�; il lui fit ses confidences avec toute sorte de myst�res; il lui raconta toute sa vie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aim�. Elle l'�coutait avec un doux sourire; elle le regardait avec cette tendre compassion qui pr�c�de l'amour! Elle �tait toute � ces histoires d'une jeunesse orageuse et 26 bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait sa passion, comme on cache une passion qui commence; elle s'y livrait sans s'y abandonner, son amour �tait chaste autant que son �me. Et lui, la voyant si r�serv�e et si modeste, se perdait dans les ravissements du troisi�me ciel. Il passait sa vie � la voir, � l'aimer, � lui parler, � l'entendre... il croyait l'entendre, et voil� ce qu'elle lui disait: �Toi qui m'as devin�e au milieu de ces nymphes obsc�nes, ami, toi qui es venu me chercher dans ces jardins d�shonor�s par tant de vice royal et d'amours vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de ces lieux ne se soit pas fait sentir � ton �me?� A cette question plaintive de la jeune fille, il r�pondait par ce regard qui dit tant de choses. Elle reprit en ces mots: �Toi qui es jeune et d'un c&oelig;ur honn�te, pendant que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors pour r�former le monde et relever l'humanit� du joug �crasant qui l'opprime, comment se fait-il que toi seul tu sois insensible � l'ambition de r�g�n�rer la France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu es heureux. Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous h�ter, les nuages s'amonc�lent, la temp�te arrive, la foudre gronde, ces minces filets d'eau tarissent dans leurs filets de plomb. Regarde l�-bas le palais de Louis XIV, 27 comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la feuille jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous!� Et lui..., �perdu, la tenait embrass�e � l'�touffer!... Non, non, ce n'�tait pas un marbre qu'il embrassait. �Ainsi les deux amants pass�rent leurs belles heures, leur frais matin d'amour, leur nuit d'�t�: ils s'aim�rent en silence, avec des regards, avec des soupirs, avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela dura longtemps; mais les choses que la na�ade avait pr�dites arriv�rent: le nuage amoncel� devint orage et temp�te, le tonnerre gronda, ce fut un bruit � �pouvanter les plus braves. La grande voix de la populace, un tonnerre � l'usage des r�volutions, se fit entendre et tout s'en alla de France, les vieilles lois, les vieux dieux, le vieil amour, et la vieille po�sie, et le vieil esclavage, tout s'en fut! Autel et tr�ne, jeunesse et beaut�, aristocratie de tant de si�cles, morte en un quart d'heure! Le pass� expia les folies et les prodigalit�s de son orgueil, tout cela en un jour! Ce fut un chaos plus affreux que le chaos primitif, le chaos de choses cr��es, le chaos des lois toutes faites et des pouvoirs tout construits. Enfin, les passions humaines aboutirent � une seule, � cette passion qui renferme toutes les autres, une r�volution! Certes, si 28 la foule hurlante du 10 ao�t avait eu le temps, elle aurait montr� au doigt le jeune homme press� d'un chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement occup� de sa passion, vit d'un &oelig;il serein tous ces d�sastres. Que lui importait l'�meute populaire, � lui, qui rencontrait tous les jours un si doux sourire! Que lui faisaient ces cris de l'�meute, � lui qui se livrait � un �loquent silence! Il appartenait � la reine de ses r�ves. Elle �tait sa ma�tresse et sa souveraine, sa gloire et sa joie; elle �tait tout pour lui, que lui importait le reste? Aussi bien tant que le chemin de Versailles � Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre � ses ch�res amours, il n'en demanda pas davantage. Mais un jour le peuple qui avait, lui aussi, ses passions � satisfaire � Versailles; le peuple, assis sur les canons et criant: meurtre et rapine, encombra le chemin de Paris � Versailles. Alors songez � la douleur du jeune homme; c'�tait le jour o� il allait voir sa bien-aim�e: elle lui avait donn� rendez-vous, la veille, et plus t�t qu'� l'ordinaire. Sans doute elle �tait par�e, elle �tait pr�te, elle l'attendait... O surprise! � douleur! un mur vivant s'est �lev� entre lui et sa fianc�e; c'est un monceau d'hommes et de femmes hurlant, et c'est une mer de t�tes �chevel�es, une arm�e en d�sordre que le boulet ne saurait percer! 29 Le voil� forc� d'aller pas � pas avec le peuple, impatient, haletant, d�sesp�r�! Le peuple allait � la reine, plein de rage; lui allait � sa ma�tresse, rempli d'amour. C'�tait � voir, cette haine et cette col�re forc�es d'aller au m�me pas. C'�tait � voir, la passion innocente de ce jeune homme et l'atroce passion de la foule accoupl�es l'une � l'autre, se donnant le bras dans les rues, marchant dans la boue ensemble, toutes deux corps � corps, bras � bras, le chemin si long pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec la foule. La foule s'arr�ta sous les fen�tres du ch�teau en criant: la reine! la reine! la reine!... Lui il laissa la foule � sa rage, et, prenant le d�tour d'une all�e obscure, il arrive � sa ma�tresse de marbre et la rassura sur son absence; il lui raconta les cris, les fureurs, les d�mences de ces compagnons du Coupe-T�te . Elle l'�coutait en tremblant, sans rien comprendre � ce r�cit funeste. Et les cris de redoubler: la reine! la reine! et le peuple abominable se r�pandait dans les jardins. Enfin... une troupe arm�e, horrible � voir, arriva jusqu'au jeune homme tremblant pour sa fianc�e. �Que fais-tu l�?� lui dirent-ils. Lui, �perdu, se jette au-devant de sa bien-aim�e; il la prot�gea de son corps, il couvrit sa chaste nudit� de son manteau, et il s'appr�ta � mourir avec elle et 30 pour elle... Ah! mis�re! l'asile de sa fianc�e �tait profan� � jamais, les grilles de fer �taient bris�es, les gardes �gorg�s, toute cette pompe royale �tait �vanouie. Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans gardes, sans amis, sans protection, comme une simple reine! Elle restait expos�e aux regards des hommes, aux insultes des femmes, aux injures de tous, comme une simple reine! Elle jetait sur lui un m�lancolique regard qui lui disait: �Ami, ne m'abandonne pas � ces furieux; prend piti� de ta s&oelig;ur, mon fr�re!� Il comprit ses paroles, il comprit son regard, il entendit sa pri�re, il r�solut de faire du jour de ses noces le jour de mort de sa fianc�e. Comme il �tait jeune, beau et superbe! la foule attendit ses ordres en silence, tant la passion lui donnait de majest� et de grandeur! &mdash;Qui de vous me pr�te un sabre? s'�cria-t-il. On lui tendit un sabre, la m�me lame qui avait d�j� coup� bien des t�tes: il prit le sabre, et, se tournant vers le beau marbre: &mdash;Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel d'o� tu es sortie; adieu, mon ange, tu ne seras pas livr�e � ces insens�s, � ces barbares, � ces aveugles, adieu! adieu! adieu! Il brisa la t�te de cette femme qu'il avait tant aim�e 31 et qui l'aimait tant: ce cou si fr�le se d�tacha de ses blanches �paules...; sur ce corps inanim� il s'agenouilla et se prit � pleurer. Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; elle reprit son chemin � travers le jardin en criant: la reine! la reine! la reine! et tout fut dit pour ce soir-l�. Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en route; ils avaient l'un et l'autre ce qu'ils �taient venus chercher, elle, la reine, et lui, sa ma�tresse; la reine, il est vrai, vivait encore; il emportait la t�te de sa ma�tresse, arrach�e aux profanateurs.� Ici, Roland termina son histoire en pleurant. &mdash;Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi cependant par quel fil elle tient � notre dissertation litt�raire? A cette question, Roland se leva brusquement: &mdash;Comment cette histoire m'est venue et comment elle tient � notre dissertation? Ne voyez-vous pas, monsieur, que cette histoire est la plus cruelle satire qui se puisse faire de votre d�finition du fantastique? Un artiste amoureux d'un marbre aurait honte de profiter de sa passion pour faire une statue? Il adore un marbre, il le brise, et tout est dit. L'homme est content, le marbre est bris�! Quand j'ai 32 commenc� mon histoire, c'est � une condition, que je ne t'ai pas dite, cette condition, la voici:&mdash;Tu me laisseras sortir sur-le-champ, sans plus me fatiguer de tes disputes litt�raires, et bonsoir! Cette dispute inutile m'est revenue en m�moire quand il s'est agi de mettre au jour ces pr�tendus contes fantastiques. La mauvaise humeur de Roland, et mon admiration pour les Contes d'Hoffmann , m'ont d'abord arr�t�: j'avais peur du titre g�n�ral de ce livre, et j'y trouvais � la fois trop de vanit� et trop de danger. Manquer au titre de son livre! Eh bien, le crime est moins tra�tre que de manquer � son serment. Prenez donc en aide et protection ces essais d'une fabrication incertaine et remplie d'h�sitations de toutes sortes; lisez-les comme ils ont �t� faits, en toute libert� d'opinion et d'�cole. Venez � l'auteur, comme l'auteur vient � vous, vous tendant la main, � vous qui l'avez aim� des premiers, � vous qu'il aime. Trop heureux si, dans ces contes �pars, vous reconnaissez quelques-unes des impressions fugitives de votre jeunesse, quelques traces r�centes encore de vos v&oelig;ux, de vos esp�rances, de vos �tudes, de vos amours, de vos douleurs! Jules Janin. 33 CONTES FANTASTIQUES KREYSSLER. J'�tais encore � la taverne du Grand-Fr�d�ric ; j'y avais pass� la nuit m�me. Oh quelle nuit! Le brillant concert au milieu d'un �pais nuage de fum�e! Les brocs se pressent contre les brocs, les verres se choquent, la bi�re �cume et monte jusqu'aux bords; comme un flageolet champ�tre qui se marie avec la cornemuse, le bouchon saute pour mieux marquer la mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au coin de l'orchestre. Bien jou�, musiciens! Bravo, musique! Nous avons ainsi ex�cut� toute une symphonie en all�gro de buveurs, sur tous les tons et dans toutes les mesures. Mon Dieu! quand le p�tillement d'un vin g�n�reux brille au bord de mon verre, il me semble assister � quelque enchantement. Oh mon g�nie! H�las! je vous le dis, mon g�nie est 34 triste: il voit partout des choses lugubres, m�me au cabaret; le cliquetis des spectres, la soutane des moines, le cr�pe du veuvage, le linceul de la fianc�e, autant de gaiet�s, si vous comparez ces cadres fun�bres � mes visions de chaque jour. Vous croyez que je suis gai, moi, parce que je vais chaque jour � la taverne du Grand-Fr�d�ric ? Vous vous trompez, j'y vais parce que je suis triste. Et quoi de moins r�jouissant, je vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons jonchent la terre, la broche est silencieuse, le coucou muet, le banc renvers�, le rouet a cess� de bruire; en ce grand lit sombre et d�sol�, la vieille h�tesse ramasse en peloton ses vieilles peaux coll�es sur ses petits os, assemblage de rides respectables couvertes de cheveux blancs! O d�bris, spectres, lambeaux, tombeaux! Bouteilles sans �me, et bouchons sans voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide, plus que vide? H�las! ce fut un lit de roses, comme toi, ma bouteille, tu fus une bouteille pleine, comme moi j'�tais un peintre, un musicien, quand j'�tais plein de couleurs et de musique. L'enchantement �tait autour de moi, partout, le matin, le soir. Vous n'avez jamais entendu de rouet plus ronflant que ma�tre Hoffmann, jetant de c�t� et d'autre plus de bave et produisant plus de cha�nes en bon fil. Je dis un rouet agit� par un jeune pied amoureux et leste, un petit pied � jupon court, et nu jusqu'� la jarreti�re absente. O� donc est-il le pied de femme qui pesait sur moi? Th�odore, h�las! Th�odore, tu ressembles au rouet de la vieille que tu vois l�. Je me mis � pleurer. Grand Dieu! voil� le matin, et je ne suis pas ivre 35 encore! Th�odore a perdu sa nuit. La folle po�sie a d�gag� sa t�te des douces vapeurs du vin. A chaque verre, j'ai senti sur mon front comme une main froide qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse. Me voil� donc, sobre et de sang-froid, comme une m�nag�re hollandaise. Allons, enfants, recommen�ons: quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux aux clous rouill�s de la muraille! Allumons le punch � la flamme de nos pipes, �voquons la salamandre active sur les bords de ce vase d'�tain, appelons les esprits du feu � notre secours, chassons les images m�lancoliques. Le feu est l'ennemi des t�n�bres, le feu r�jouit le chaos, il rend � la nature ses couleurs perdues, ses formes �vanouies. Voil� qui va bien: le punch s'enflamme et bient�t mille joyeux esprits rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a r�ussi! Du milieu de cet oc�an enflamm�, la d�esse au sourire bachique nous verse � boire; la liqueur d�goutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle gauche, des deux la plus f�conde, et mon verre, un fils de Boh�me, topaze au fond, rubis sur les angles, sera bient�t plein. Me voil� dans mon �l�ment! je suis ma�tre, et je profite, en artiste, des moindres accidents du bruit et de la couleur. Je vois tout un orchestre avec ses gradations harmoniques dans une batterie de cuisine; une jatte de punch est pour moi la chambre obscure o� tout s'agite et se montre; un joyeux r�sum� de l'arc-en-ciel apr�s une pluie de printemps. Quand le punch br�le, un &oelig;il ferm�, l'autre ouvert, je contemple � ma fa�on l'agr�able silhouette de mes compagnons 36 qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes figures: t�te mince, un gros nez, des l�vres charnelles! C'est grand plaisir de voir ces braves gens flotter sur la muraille avec toutes sortes de grimaces. Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi le veut ma�tre punch, l'esprit a�rien, le dieu fol�tre de ma mythologie de cabaret. Shakespeare, le divin Shakespeare, a, je crois, un dieu comme le mien. Ma�tre punch, ou ma�tre Puck, dans le Songe d'une Nuit d'�t� ; le vieux Will, me vole si souvent mes dieux! Il m'a vol� Falstaff. Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre heureux, ou bien laisse-moi faire l'�ducation de Falstaff; je veux apprendre � ce gaillard-l� � manier les boyaux d'un violon, � souffler dans une fl�te, le joufflu qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce bon chevalier Falstaff! Quel bon r�veur fantastique il e�t fait! O grand Will, non-seulement tu m'as vol�, mais encore tu m'as g�t� Falstaff! Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi r�vant, gambadant, fol�trant, ayant toujours un monde sous une main, et dans l'autre un microscope � voir ce monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au cabaret sans �tre un ivrogne. Le cabaret et la nuit me plaisent. Le cabaret est mon chez moi : c'est le royaume dont je suis le roi, la tribune o� je suis orateur, l'autel dont je suis le dieu. Le soleil est bon; la nuit, c'est mieux. Le cr�puscule adoucit tous les contours, il jette � pleines mains le parfum et le silence, il fait chanter le rossignol pendant l'�t�, le grillon pendant l'hiver! La nuit est mon amie, et le cabaret est mon ami. 37 Je me disais tout ceci dans un de ces combats de ma conscience que je me livre assez souvent quand je viens � me souvenir des bons conseils de S. A. R. la princesse Am�lie:&mdash;Vous buvez trop, Th�odore, et vous ne dormez pas assez, Th�odore! Promettez-moi de rester chez vous ce soir!&mdash;Au fait (me disais-je), il est bien s�r que la princesse ne saura pas que je lui d�sob�is ce soir. J'en �tais � mon dernier regard sur les silhouettes de la muraille; au milieu de tant de grotesques figures, j'en d�couvris une d'un aimable aspect: c'�tait une t�te pench�e, un air pensif, des cheveux en d�sordre, une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins � d�couvrir que cette figure, heureuse entre toutes, c'�tait la mienne. Oui d�! cette aimable personne, c'�tait moi! Je l'aurais admir�e plus longtemps, quand la derni�re flamme du punch vint � s'�teindre. Alors tout s'effa�a... et moi aussi, je disparus, sans avoir le temps de me dire adieu! et de m'embrasser. En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinit� en bonnet de nuit, et qui n'a pas encore secou� sa chevelure d'or. Je fus pris d'un acc�s de sobri�t�, et sortis du cabaret. Il me sembla que tout tournait autour de moi. Chaque maison passait � son tour: le palais, la chaumi�re et le jardin du roi, avec ses treillages en fer dor�, ses statues de marbre et ses cygnes majestueux flottant sur les bassins remplis; je voyais aussi le jardin du pauvre � son cinqui�me �tage et le poisson rouge en ses �volutions autour d'un oc�an contenu dans un verre, entre un pot de renoncules et un plant de violettes; tout passait, tournait, 38 se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi passa l'h�pital, qui me leva son chapeau en me disant un affectueux bonjour; passa la prison, que la libert� a peupl�e plus que ne le fit l'esclavage; passa la cath�drale hautaine et tenant de ses mains d�biles son d�me �branl� par les philosophes; passa la maison de la courtisane, � la porte entr'ouverte, silencieuse comme un tombeau: je laissai passer toute la ville ainsi, trop heureux! A la fin le soleil parut, d�chirant son dernier lange; et du c�t� de l'orient, comme une apparition dans un tableau de Michel-Ange, apparut � mes yeux charm�s la princesse H�l�ne, � peine �close et brillante de la ros�e du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais de d�couvrir que j'�tais encore � la porte de mon cabaret, justement sous l'enseigne du Grand-Fr�d�ric ! Elle m'aper�ut immobile, et sans gronder, m�me du petit doigt: &mdash;Bonjour, dit-elle, mon fid�le Th�odore, oh! sage Th�odore, sobre Th�odore; lev� avec le jour, et qui viens saluer le soleil. Je vous sais gr�, Th�odore, d'avoir si bien tenu la parole que vous m'avez donn�e, vous �tes un philosophe accompli: en revanche, je vous permets de m'accompagner. D'un pas de h�ros et d'amoureux, j'accompagnai ma princesse! Je ne suis pas bien s�r que ce soit une femme. Si c'est un corps, je n'ai jamais pu le toucher, pas seulement sa robe de mes l�vres; sa bouche n'a pas d'haleine, � peine un parfum comme celui d'une fleur; je ne saurais dire la couleur de ses cheveux; il n'y a point de bleu dans le ciel comparable � son regard; ses v�tements se groupent autour d'elle en 39 fa�on de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, ils se livrent, pour lui plaire, � mille coquetteries incroyables; ils sont anim�s, elle ne l'est pas; c'est sa robe qui remue, c'est son voile qui sourit, son gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa chaussure qui marche. On dit que les anges br�lent... je la suivis comme on suivrait une �toile � travers les espaces du ciel. Elle arriva, devinez o�? Chez mon ancien camarade, le musicien Kreyssler! Nous avons �tudi� l'harmonie en m�me temps, Kreyssler et moi; c'est encore un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a �lev� bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un plus sinc�re artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus prompte et plus vive que Kreyssler; j'ai plus de folie et d'�clat, j'ai plus d'enivrement et de hasard, j'appartiens � la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est le chantre du monde id�al, c'est le musicien de la jeunesse et des femmes; il est au troisi�me ciel, � c�t� de saint Paul; il jette son �me aussi haut qu'elle peut aller, sans s'inqui�ter de son �me; sa musique est une extase; pour lui le monde ext�rieur n'est rien, il n'est pas de ce monde; h�las! moi, j'en suis. Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage est inspir�, son chant est lent et m�thodique; ah! je ne suis qu'un bouffon � c�t� de Kreyssler; j'imagine cependant que Kreyssler est heureux: c'est un r�veur. La princesse �couta longtemps ce doux ma�tre avec transport et les larmes dans les yeux. Elle resta une heure � le contempler, � l'admirer, � l'entendre. A la fin elle se retira p�n�tr�e, comme si elle f�t sortie du sanctuaire: pour la premi�re fois j'ai compris 40 que j'�tais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que de l'amour d'H�l�ne, il s'agissait de son estime. La s�rieuse H�l�ne, ayant quitt� ma�tre Kreyssler, reprit avec moi le ton jovial, elle m'estime si peu! &mdash;Voil� pourtant, me dit-elle, comment tu aurais �t� si tu avais voulu, � mon pauvre ami! �Tu aurais �t� un r�veur sublime, un po�te �l�gant, un chantre inspir� par le ciel, par les fleurs, par l'amour; tu n'as pas voulu, Th�odore. Th�odore a barbouill� sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus �t� qu'un po�te de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.� A quoi je r�pondis (en r�pondant je pleurais): &mdash;Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons pas le cr�ateur, madame! Il m'a fait... le bouffon que vous aimez! Je suis Diog�ne pour vous servir. Trop de g�nie a fait ma ruine. Ce trop de g�nie, il a fallu l'�puiser en improvisant. Ne me parlez pas des g�nies corrects, madame, ni des beaut�s correctes! Prenez-moi tel que je suis, un pauvre homme, un innocent, un conteur, un bateleur. Comme la foule �tait d�j� dans la rue, notre jeune princesse rentra dans son palais, ou plut�t elle s'�vanouit dans le ciel. Elle est au ciel � pr�sent, dominant notre observatoire. Et moi, je restai seul en proie � mon chagrin! Chose �trange! quand la nuit fut venue, je me retrouvai � mon cabaret favori, � c�t� du po�le, enfonc� dans le grand fauteuil de mon h�tesse... Ai-je donc r�v� tout cela? 41 HONESTUS. Vers la fin du dernier si�cle, au moment o� toute la morale se refaisait en France, il y avait tant de choses � refaire, il advint que Paris remit en question le bien et le mal, la vertu et le vice. Il se demanda si le luxe �tait une n�cessit�? Bref, des questions � n'en pas finir. En m�me temps, dans les �coles, dans les salons, dans les champs, � la ville, � la cour, en province, accouraient des rh�teurs pr�par�s � tout soutenir; c'�tait une rage de perfection qui a perdu le peuple fran�ais. On perfectionnait la charrue et la soupe �conomique; on perfectionnait la mati�re et l'�me; on enseignait aux petits gar�ons l'art de penser, et aux petites filles l'art de faire des enfants d'esprit. On bouleversait cette pauvre nature, on l'agitait de fond en comble, on la per�ait jusqu'� la craie; on s'�levait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un sixi�me sens aux cinq sens que nous avions d�j�. Il y avait des faiseurs de paix perp�tuelle, des faiseurs d'anguilles vivantes avec de la farine, des faiseurs de canards mangeant et dig�rant, des faiseurs de bonheur 42 universel. Dans ce temps-l� on vendait au coin des rues des bouteilles d'encre in�puisables, et des projets de coffres-forts toujours pleins; c'�tait le r�gne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des dupes, des imb�ciles, des gens d'esprit, des fanatiques et des charlatans. Ce fut au plus fort de ces �tranges disputes, qu'un jeune homme d'un esprit faux, d'un c&oelig;ur honn�te, s'en vint en France du fond de la Su�de, pour se faire initier aux profonds myst�res du g�nie et de l'esprit fran�ais. Le monde entier s'occupait de la France et prenait au s�rieux ses r�veries les plus folles. Le jeune �tranger, � peine il eut touch� ce sol mouvant de r�veries fantastiques, de projets insens�s, derni�res occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris d'un vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes et de paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas l'analyse � son aide, il se perdrait sans secours dans cet oc�an de syst�mes. Et de m�me que l'on choisit un cheval dans l'�curie d'une poste aux chevaux, il eut bient�t fait choix d'un syst�me � tous crins, bien hennissant, la t�te droite, les naseaux enflamm�s, un syst�me hongre ; il n'y en n'a pas d'autre, sans excepter les disciples de Saint-Simon; puis son syst�me �tant sell� et brid�, il l'enfourche, et voil� notre homme qui pique des deux et s'en va, bride abattue, � travers le champ n�buleux des v�rit�s et des certitudes de son temps. Il avait une �trange et charmante manie, il en voulait aux vices, comme l'abb� de Saint-Pierre en voulait � la guerre; son syst�me � lui, c'�tait la vertu perp�tuelle et sempiternelle, la vertu pure et sans 43 m�lange, aust�re, brutale et brusque; la vertu sto�que. Or, par vertu, il recherchait le vice, il se plaisait � le voir, � le sentir, � le toucher, � vivre, � boire, � dormir avec les vicieux. Il donnait, par vertu, dans tous les d�sordres. Au milieu d'une orgie, il d�clamait contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir ses jeunes compagnons de leur raison perdue au fond d'une coupe. A cette boutade �loquente, les convives effray�s �taient de leur t�te la couronne des buveurs, et chacun se retirait chez soi, vaincu par l'�loquence du jeune comte su�dois. Un autre jour, le philosophe se trouvait attabl� � une table de jeu; l'or �clatant sur le tapis vert ruisselait � travers le r�teau; il s'abandonnait � l'enivrement, � la couleur, au l�ger cliquetis de l'or. Le hasard tournait aveugl�ment au milieu de tous ces joueurs, distribuant � son gr� ses faveurs funestes ou ses le�ons s�v�res. Tout � coup, au plus fort de l'enivrement, � l'instant m�me o� la roue, en tournant, vous sauve ou vous tue, notre sage d�clamait contre le jeu... Soudain le jeu s'arr�tait, les r�teaux restaient suspendus, la roulette �tait immobile, et les joueurs attendaient que le d�clamateur f�t parti pour exposer de nouveau sur un chiffre leur fortune et mieux encore... Et notre homme allait dans la rue en se f�licitant de sa victoire. Un autre jour, il �tait attendu dans une petite maison du faubourg: la maison �tait sombre et noire au dehors; elle �tait �clair�e et joyeuse au dedans. Au dedans, le myst�re attentif, le luxe �l�gant, la table en beau linge et bien dress�e, le vin clair et vieux, le boudoir, et dans ce boudoir une jeune 44 femme attendait Gustave; car c'�tait un philosophe au frais sourire, � la voix douce, au noble c&oelig;ur; c'�tait un philosophe riant et peu s�v�re en apparence. Il entra; aux pieds de cette jeune femme il se posa, la voyant lui sourire; il la regarda comme un jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de vingt-deux; il lui prit la main, et cette main fut abandonn�e; il lui parla tout bas, et plus bas il parlait, plus sa parole �tait comprise. Tout � coup, quand sa bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son bras allait enlacer cette taille �l�gante, et la derni�re bougie �tant pr�te � s'�teindre, il se souvient, l'idiot! qu'il �tait philosophe! Un sermon! Il fit un sermon � C�lim�ne, et, la voyant souriante, �tonn�e, interdite, il s'enfuit, se croyant un h�ros de vertu... Elle leva les �paules et, rass�r�n�e, elle oublia de retenir par son manteau cet autre Joseph. On con�oit que cette guerre absurde faite aux passions humaines, � tout propos, en tout lieu, dut fatiguer �trangement notre jeune homme. Il �tait haletant dans cette lutte impuissante o� ses d�sirs n'�taient r�fr�n�s que pour l'amusement des autres. Malgr� ses efforts, le vice allait son train librement, s'inqui�tant peu de ses clameurs. Un soir que, fatigu� de morale, il s'�tait �tabli � la porte de l'Op�ra, par une grande affluence de monde qui attendait l'ouverture des bureaux, une aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas � leur juste valeur. D�j�, pour payer sa place � l'orchestre, il avait tir� de sa poche un louis d'or; ce louis d'or �chappa de sa main par un mouvement de la foule, et vainement 45 il l'e�t cherch�, quand un mendiant qui se tenait sur une borne, tendant son chapeau aux passants, ayant vu rouler cette pi�ce d'or, la ramassa et la rendit au sage, apr�s l'avoir essuy�e avec soin sur les manches de son habit. La figure de cet homme �tait douce, humble �tait son attitude; il y avait tant de r�signation dans sa personne, que Gustave en fut touch�. �Gardez ceci, brave homme, lui dit-il.&mdash;Mais, monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit service.� Il parlait encore, que d�j� notre philosophe avait disparu, �chappant � la fois � la reconnaissance du mendiant et � la n�cessit� de prendre un billet � la porte de l'Op�ra. Ce jeune homme �tait loin d'�tre riche, et cet argent �tait le seul dont il pouvait disposer pour ses plaisirs de la soir�e. Il allait dans la ville, � grands pas, heureux de sa bonne action, regrettant peu l'Op�ra et sa musique bruyante, jetant un regard de profonde piti� sur les demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et plus pr�s du vice que jamais. Arriv� � sa maison, dans un quartier fort �loign�,&mdash;une de ces vieilles rues en pierre de taille qui sont tout muraille,&mdash;il frappe; le portier dormait; � plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien n'y fit; la porte �tait muette, inexorable. Il s'assit sur un banc de pierre, et, les jambes crois�es, il attendit. Il �tait l� depuis dix minutes, obs�d� de mille pens�es, quand, � l'extr�mit� de la rue, il vit arriver au grand galop une voiture � deux chevaux. La voiture s'arr�ta net � ses pieds. Un grand laquais poudr�, l'�p�e au c�t�, l'air insolent, s'�lan�ait � la porti�re du carrosse; il ouvrit la porti�re, et Gustave ne fut pas peu �tonn� 46 en voyant descendre le m�me mendiant auquel il avait donn� son louis d'or. Cet homme �tait en guenilles, ses reins �taient ceints d'une corde, il portait sur son dos une besace, il avait des sabots pour chaussure, un vieux feutre de forme espagnole couvrait � grand'peine sa t�te charg�e de vigoureux et �pais cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'�paule de son laquais, avec la morgue d'un grand seigneur; il fit signe � sa voiture de s'�loigner de quelques pas, puis s'asseyant sans fa�on � c�t� du jeune homme: �Vous voil� bien isol� et bien triste; la soir�e vous para�t longue et fade, j'en suis s�r; et sur ce banc de pierre, sous ce ciel pommel�, contre les murs suintants de cette maison qu'on prendrait pour une tombe, vous devez regretter le louis tout neuf que vous m'avez donn�, les banquettes de l'Op�ra et la danse lascive de la Guimard.� &mdash;Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme, c'est d'avoir fait l'aum�ne � plus riche que moi, et d'�tre venu � pied, moi gentilhomme, pendant que mon effront� mendiant m'�clabousse avec son carrosse. Il faut que vous soyez un habile homme, � ce que je vois. &mdash;Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est vrai que je mendie en habile. C'est une science aussi difficile que celle du gouvernement; jugez de la difficult� de recevoir, par la difficult� de donner! Il faut tout un cours d'�tudes pour savoir tenir son chapeau de fa�on � n'avoir pas l'air de demander la bourse ou la vie; il faut une �me forte � qui tend la main � des mis�rables sans piti�, � l'argent d'un d�bauch� ou d'un joueur, � l'aum�ne de la fille v�nale qui jette dans votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une 47 moiti� de baiser. La t�che est rude! Flatter l'orgueil et la bassesse, saluer l'adult�re, aller t�te nue, et plisser son front chaque soir, en mettant son bonnet de nuit, pour donner m�me � ses rides une gr�ce; et puis, m�cher des herbes v�n�neuses pour s'en faire un cancer factice, �tre vil par sp�culation, tout recevoir, tout prendre et tout manger, caresser jusqu'au chien qui vous mord! Trouves-tu donc � pr�sent mon carrosse � trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme � pied ose-t-il �tre jaloux du mendiant qui a des chevaux? Gustave dit au mendiant: &mdash;Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te pardonne ta voiture, et je ne regrette plus mon bienfait. Reprenez donc votre carrosse, monsieur; l'Op�ra va bient�t finir, mendiant; vous ne serez pas arriv� � temps, messire, et tu perdras peut-�tre vingt-quatre sous � cela, gueux que tu es! Le vieillard se levant, dit � Gustave: &mdash;Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous s�pare, vous et moi, comme un ab�me; tenez, je ne vous le rends pas, et je ne le garde pas. En m�me temps, d'un bras vigoureux, il lan�ait la pi�ce de monnaie dans une mansarde au sixi�me �tage. La pi�ce alla droit au but; elle tomba sur le grabat d'un po�te qu'elle r�veilla, et qui r�vait qu'il avait faim. Quand la pi�ce eut fait son dernier bruit: &mdash;A pr�sent! nous sommes �gaux, dit le mendiant: vous avez des habits, je porte des haillons; mais vous �tes � pied et je vais en carrosse, tout se compense entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux amis dont la porte est ferm�e, et qui veulent oublier 48 les heures en attendant le jour; aussi bien, je vous le dis en confidence, vous frapperiez � votre porte jusqu'� demain, et vous appelleriez � votre secours Franc&oelig;ur et tous les violons de l'Op�ra, que ce serait peine perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas. Gustave reprit: &mdash;Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais o� diable veux-tu me conduire? &mdash;Oh! dit l'autre, on vous m�nera l�-bas, dans la ville, loin de ta maison maussade et de ton fastidieux quartier. Nous allons dans le s�jour du plaisir et du luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des grasses tavernes. Viens avec moi, mon enfant. &mdash;Mon p�re, dit Gustave, je veux bien �tre votre ami pour une heure encore, mais, par la lune blafarde qui vous �claire, et par la lame du roi Christine, je ne consentirai jamais � mettre mon blason sous ta besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon noble p�re, et m�me, si tu le veux bien, nous abaisserons les stores de ton carrosse, crainte d'accident. Le vieillard ne r�pondit rien; ils mont�rent en voiture, le jeune homme � la place d'honneur; la voiture, qui �tait arriv�e au galop, repartit au petit pas. En chemin, ils eurent une conversation philosophique sur le vice et sur la vertu; Gustave ne parlait jamais que de cela. Le vieillard laissa parler Gustave et hochait la t�te de temps � autre: &mdash;Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours une mauvaise chose... Hum! hum! le vice a son bon c�t�... Hum! hum! les plus honn�tes gens y sont tomb�s, jeune homme; et vous-m�me, un sage, dont l'aum�ne est si facile, vous-m�me... Eh! que diriez-vous 49 si vous deveniez, l�, tout � coup, ivrogne et meurtrier, parricide et voleur? Je ne parle que de cela! Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit � chanter d'un air goguenard l'air nouveau: Triste raison, j'abjure ton empire! Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une cour sabl�e et silencieuse. Un escalier de pierre se pr�senta, les deux amis mont�rent; ils travers�rent un vestibule, une grande chambre en noyer, un petit cabinet en mosa�que d�j� plus �l�gant, ils s'arr�t�rent dans un petit salon de bonne apparence. La flamme dansait en p�tillant dans le foyer, les meubles reluisaient avec un air de bonhomie; onze heures sonnaient quand ils entr�rent dans cet aimable lieu. &mdash;Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que votre bonne volont� pour moi me rend tr�s-heureux; cette heure de la nuit que vous voulez bien m'accorder m'est pr�cieuse et ch�re; je veux que vous la passiez d'une fa�on d�cente, en homme de haute vertu: il est vrai qu'un peu de vice assaisonne agr�ablement la vie; mais vous avez �t� le vice de la v�tre, et nous serons bien forc�s de nous en passer pour ce soir, puisque ainsi vous l'avez r�solu. Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta toutes ses pr�venances d'un air passablement d�daigneux; il s'�tendit fort � l'aise en un large fauteuil, s'approcha du feu, et s'�tablit en ma�tre � la meilleure place; en m�me temps il regardait de c�t� et d'autre les magots de la chemin�e, les peintures du plafond, la dorure des corniches, et, sur des toiles peintes, des galanteries � la fa�on de Vanloo et de Boucher. Le XVIII e si�cle est un si�cle bizarre; il affecte les 50 petites moulures, les petites facettes, les contorsions de toutes sortes; il proc�de par zigzags, il est dor�, il est faux, il est mesquin, il est riche et rococo. C'est joli, b�te et lascif. Cette chambre �tait � la date �l�gante de 1745; un �cho r�p�tait le battement de l'horloge et l'horloge chantait les heures. Le jeune homme trouvait tout cela charmant; mais, d�cid� � ne pas s'amuser, il jouissait en secret de l'embarras de son h�te et de ses efforts pour le divertir. Son h�te, vieillard empress�, avait chang� de costume, il s'�tait rev�tu d'une belle robe aux longs plis; il avait remplac� son feutre us� par un bonnet de soie; il avait pr�par� la table en silence; sur cette table il pla�a des fleurs, � c�t� des fleurs, une assiette en argent brun avec son couvercle; un verre � facettes compl�tait le service; il fit signe au jeune homme de s'approcher de la table. &mdash;Oh! oh! dit celui-ci, mon ma�tre, il me semble que voil� bien de la vertu: je n'aime pas le vice, il est vrai, mais, pardieu! j'aime encore moins, pour mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous donc pas autre chose � me donner ce soir? Le vieillard, sans r�pondre, sortit de l'appartement; il rentra, tenant dans ses deux mains et sous ses deux bras quatre longues et vieilles bouteilles cachet�es avec soin dans leur vieille robe d'araign�e s�culaire, comme il convient � un vin g�n�reux conserv� depuis longtemps.&mdash;Bon cela! dit Gustave, et soyez le bienvenu, ma t�te grise; avec cela nous arroserons vos tulipes, et trinquons! Mais que voulez-vous que nous fassions de ces quatre petites bouteilles?&mdash;Mon h�te, dit le mendiant d'une voix douce, si 51 ces bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est un vin g�n�reux, et dont la barbe est aussi blanche que la v�tre est noire. Donc, faites-lui f�te, et pardonnez-moi ce repas modeste, j'ai �t� pris � l'improviste, et je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait le bouquet de fleurs et le plat myst�rieux. Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon compagnon, lui versait le vin � longs flots.&mdash;Voil� qui va bien, disait Gustave; il tendait encore une fois son verre... A la troisi�me bouteille:&mdash;N'as-tu donc � me donner que des fleurs? dit-il; voil� un vin qui pousse � l'app�tit.&mdash;D�couvrez ce plat, dit le vieillard; et si le c&oelig;ur vous en dit, mangez-en: seulement je vous avertis que pour entamer cette denr�e il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera pas trop du damas que voil�. Gustave, pouss� par le vin et par cet app�tit que donne le vin quand on n'y est pas habitu�, souleva le couvercle de l'assiette et d�couvrit un fromage. &mdash;Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous tombons dans la pastorale... Allons! allons! ma bonne lame... En m�me temps il frappait le fromage avec son sabre... Or, il frappait sur un diamant brut, recouvert d'une couche terreuse, qui n'attendait plus que l'art de l'ouvrier pour jeter un vif �clat. Avec son poignard Gustave d�barrassait la pierre pr�cieuse de l'alliage qui l'entourait. A chaque instant un nouvel �clat, de nouveaux feux; le diamant, frapp� par l'acier, finit par briller et resplendir. Gustave, hors de lui, frappait et buvait tour � tour. Alors il se passa dans l'�me du jeune homme une 52 lutte horrible. �trange effet de la passion! Celui qui tout � l'heure �tait si calme, � peine a-t-il vu briller cette pierre miraculeuse, que son &oelig;il flamboie et tout son �tre se contracte sous le poids du d�sir. Pour peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, elle dompte et soumet la volont�! Le diamant �tincelait de mille feux; c'�tait une flamme, on la voyait grandir: c'�tait le premier �clat qu'il jetait de sa vie. Et devant ce tr�sor ce jeune homme se disait: Il me faut ce tr�sor! Malheur � ce vieillard qui m'a donn� avec cette arme infaillible le regret de cette fortune. Il �tait haletant, �perdu, muet, dans cette horrible contemplation. Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence lui manqua. Il voulut tout au moins d�truire son idole et se d�livrer de cette obsession terrible: il frappait le diamant avec le fer; mais, cette fois, la pierre repoussa le fer. Le diamant �tait arriv� � son �tat le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se voyant repouss�, et voyant son fer �mouss�, le jeune homme eut peur de ce qu'il allait faire! Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant! &mdash;Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang! Je vous l'ai montr� pour vous faire honneur, comme on dirait � sa jeune �pouse ou � sa fille a�n�e, enfant de seize ans: �Prenez place � c�t� de notre h�te, et servez-le!� comme on dit � ses valets: �Pr�parez la plus belle de mes chambres, ob�issez � mon h�te!� ainsi je vous ai montr� ce que j'avais de plus beau et de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme jolie � vous montrer, ni jolie enfant � faire asseoir aupr�s de vous, ni domestiques nombreux, ni musiciens aux 53 voix sonores, ni parfums exquis. J'ai mon vin et mon diamant, des vins qui se boivent � longs traits, un diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de l'�me, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai vers� mon vin � longs flots, je vous ai pr�t� mon poignard hors de sa ga�ne, je vous ai montr� toute ma fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma maison. Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je vous ai montr� ma femme et ma fille, imprudent que je suis! vous voulez m'enlever d'un seul coup ma femme et ma fille! A pr�sent que vous avez bu mon vin, vous voulez m'�gorger avec mon poignard! Non pas, jeune homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de philosophie et de vertu; tu ne d�pouilleras pas le vieillard; tu n'abuseras pas de la lame effil�e. Ainsi pleurant, le vieillard �tait � genoux devant le jeune homme... Il pleurait. Gustave dit:&mdash;Buvons! Il tendit son verre; il le vida d'un trait. La quatri�me bouteille fut vid�e. Et le diamant �tait toujours l�, brillant comme l'�toile en un ciel n�buleux. Toujours il �tait l� qui lan�ait sa flamme au c&oelig;ur du jeune homme: l'ivresse � pleins bords d�bordait; le diamant �tincelait � pleine �me. Et Gustave au vieillard: &mdash;D�cid�ment, dit-il, tu ne veux pas me le donner? &mdash;Tu ne l'auras qu'avec ma vie. &mdash;Encore une fois, mendiant, ton diamant! &mdash;Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais mendiant et mis�rable, si je te donnais ma fortune, mon nom, mon �cusson qui brille sous mes guenilles, la liste de mes anc�tres qui se fait jour � travers mes haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon 54 ciel napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons plus, prends mon sang, frappe, et puis tu d�pouilleras � ton aise le mendiant. A ces mots, il d�couvrit sa poitrine o� le c&oelig;ur battait vivement. Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid, car il �tait ivre. Il allait frapper!... Le vieillard changea tout � coup de visage. Il prit et l'habit, et la voix, et le geste, et le regard, et le sourire que Gustave avait toujours connus � son p�re. C'�tait le m�me visage, les m�mes cheveux blancs, la m�me majest�. &mdash;Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, frappe donc... Gustave, hors de lui, frappa son p�re! Le vieillard tombe en g�missant, son sang coule, le poignard reste clou� � la terre; la terre tremble! Le diamant se couvre d'un voile comme font les pierres pr�cieuses qui p�lissent � l'approche du poison. A ce sang, � ce cri plaintif, � ces pleurs, � cette voix, � ces traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconna�tre assassin, parricide; au m�me instant, le vin s'en va de sa t�te, le d�sir de son c&oelig;ur; il veut laver sa main tach�e de sang, le sang reste � sa main; il pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le ciel et la terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir! ... Le vieillard reprenant sa premi�re forme, le rel�ve, sa blessure se ferme, le sang s'efface, et le mendiant d'une voix douce: &mdash;N'accuse donc pas les hommes, � mon fils; et quand la voix d'un vieillard frappera ton oreille, ne te prends pas � chanter une frivole chanson d'amour. O mon fils, d�pose ton orgueil! sois humble et doux. 55 Ne d�clame pas contre le vice et les vicieux! Je te le disais bien, toi si honn�te et si bon, te voil� devenu d'un seul coup assassin, parricide et voleur! Gustave, �perdu, se jeta aux genoux du magicien, car j'imagine que c'en �tait un. &mdash;O mon p�re, dit-il, quelle peur vous m'avez faite: assassin, parricide et voleur! moi, gentilhomme! C'est la faute du vin, mon p�re! Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles vides. Le vieillard se prit � le consoler. &mdash;Console-toi, Gustave, tu es honn�te et bon. Tu as soulag� ma mis�re, ce soir, en me sacrifiant un plaisir innocent; je suis rest� ton oblig�. Regarde! je suis gu�ri! Mon c&oelig;ur bat plus calme que le tien. Minuit va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour me demander une gr�ce que je ne puis te refuser... Et Gustave h�sitait... &mdash;Veux-tu mon diamant? dit le vieillard. &mdash;Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, non, non! Je ne veux rien pour moi! &mdash;Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus. Gustave r�fl�chit profond�ment. &mdash;Il est une chose que je veux pour les autres et pour moi, dit-il. &mdash;Laquelle, reprit Honestus d�j� inquiet. &mdash;�coute ceci, reprit Gustave, �coute, voici ce que je veux: �Que le vice disparaisse du monde, que le crime abandonne la terre;&mdash;que le r�gne de la vertu arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me refuser. Le vieillard poussa un soupir. &mdash;R�p�te ton v&oelig;u � haute voix, dit-il. Gustave r�p�ta son v&oelig;u � haute voix. 56 En m�me temps, on entendit sortir de dessous terre un atroce et ridicule ricanement. On e�t dit le ricanement d'un vieil apothicaire parvenu ou d'un huissier enrichi: ce rire �tait b�te et m�chant. &mdash;Qui rit ainsi? demande Gustave. &mdash;L'esprit des t�n�bres, reprit le vieillard. Il ricane aux v&oelig;ux absurdes des mortels. Son rire n'a jamais �t� si brutal qu'aujourd'hui, en entendant ton v&oelig;u.&mdash;R�tracte-le, ce v&oelig;u funeste, � mon fils! tu ne l'as pas encore prononc� une troisi�me fois! &mdash;Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? c'est l'abolition du vice que je demande; la disparition compl�te des erreurs; le r�gne absolu de la vertu et des sages! Et il r�p�ta � haute voix sa troisi�me abjuration. Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard leva au ciel des yeux remplis de larmes; puis il s'�cria, avec un soupir de regrets. �Soit fait comme tu le veux, mon fils!� Il prit Gustave par la main. Ils sortirent � pied dans la rue. Le ciel �tait pur, l'air embaum�, les �toiles scintillaient dans le ciel, la nature dormait mollement dans l'ombre et dans les fleurs. &mdash;H�las! dit le vieillard, dites adieu � cette belle nuit; la nuit, c'est le vice du soleil: c'est le repos de l'astre du jour. Plus de p�ch� sur la terre et plus de nuit pour la terre, plus de repos pour le soleil, plus d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans rel�che sur nos t�tes, soleil! que le soir ne ferme plus ton palais de cristal! Le jeune homme, � ces mots, croyant que son compagnon se livrait � une boutade po�tique, le laissait dire et suivait son chemin. 57 Au d�tour d'une rue, ils rencontr�rent une �chelle attach�e � une fen�tre, � cette �chelle, des hommes grimpaient.&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Gustave. &mdash;Il y a que voil� de malheureux voleurs, reprit le mendiant, que votre loi contre le vice a surpris apr�s leur vol. Soumis � la vertu, qui est � pr�sent seule ma�tresse de ce monde, ils viennent rapporter ce qu'ils ont d�rob� cette nuit; trop heureux si le ma�tre de la maison ne les prend pas en flagrant d�lit de restitution, leur bonne action leur co�terait cher. Gustave pensait avec bonheur � la joie du ma�tre de la maison quand il retrouverait � son lever les objets enlev�s chez lui. Mais le mendiant: &mdash;Je vous comprends, dit-il; mais cet homme vol� est le commandant de la mar�chauss�e; il a une femme et des enfants � nourrir: tout ce monde ne vit que par les voleurs, et le pauvre h�re sera d�sagr�ablement surpris quand il ne trouvera plus un voleur � arr�ter. &mdash;Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un peuple est-elle achet�e trop cher au prix du bonheur d'un gendarme? Ainsi songeant, ils suivirent leur chemin; d'une maison d�cri�e ils virent qui s'enfuyaient plusieurs filles peu v�tues; leurs �quivoques amants s'enfuyaient, �pouvant�s de leur d�sordre. &mdash;Hol�! dit Gustave, encore un effet de la vertu! &mdash;H�las! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes sans vertu, pour servir de repoussoir aux honn�tes femmes. La mis�re et le malheur de ces coquines �taient pour les autres femmes un encouragement � bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les femmes �tant forc�ment honn�tes, les hommes ne fassent pas grand cas de la gr�ce et de 58 l'humeur. Mais ces profonds raisonnements d�passaient Gustave, il ne les comprenait pas. A une fen�tre ils s'arr�t�rent. Un spectacle �trange vint frapper leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouill�e au berceau de son enfant. Le lit �tait d�fait et bris�. Dans un coin de l'appartement se tenait un jeune homme p�le et beau. Cet homme et cette femme, dans la nuit, pr�s d'un enfant, pr�s de ce lit bris�, avaient �t� surpris sans transition par cette vertu subite qui venait tout � coup tomber dans le monde. Fl�au subit qui �tait sa gr�ce aux larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui dess�chait l'�me et la surprenait plus qu'elle ne la saisissait. &mdash;Que font l� cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard. Le vieillard r�pondit: &mdash;Cet homme et cette femme �taient tout � l'heure deux amants; ils s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a s�duit � grand'peine la femme de son ami; ils ont �t� surpris cette nuit par la vertu que nous avons jet�e dans le monde. Aussit�t leur repentir a devanc� leur crime; � pr�sent la m�re implore le pardon de son enfant pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son p�re. Le s�ducteur s'�loigne, en maugr�ant, de la belle p�cheresse; tout est d�rang� dans ces deux existences qui �taient bien arrang�es pour �tre heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voil� bien avanc�s sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari est tr�s-ennuy� de la reprendre et l'amant �pousera dans huit jours une faiseuse de romans. C'�tait bien la peine de les d�ranger par ta vertu! 59 Ils continu�rent � marcher dans la ville. Ils arriv�rent � une grande place charg�e de grands arbres; des hommes se pr�cipitaient par milliers hors de toutes les maisons; c'�tait un d�bordement � faire peur. Des figures h�ves, des corps grossiers, des mains rudes, on e�t dit autant de loups chass�s de leurs repaires qui arrivent dans la ville en hiver. Pour s'opposer � cette foule hurlante, les soldats de la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours, enseignes d�ploy�es, m�ches allum�es. On chargeait les fusils, les canons, pour tenir cette foule en respect. &mdash;D'o� vient tout ce peuple hideux, s'�cria Gustave, et que vient-il faire au grand jour? &mdash;Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des hommes de d�bauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de chasser de leurs occupations et de leurs t�n�bres. Notre vertu est tomb�e sur la t�te de ces gens-l�, comme un seau glac� sur la t�te d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits �taient faits pour la vertu? Des �mes de boue et des corps pench�s vers la terre comme ceux de la brute. Des app�tits gloutons, des ventres insatiables. La vertu que vous leur avez jet�e, comme on donne un soufflet � un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne ferait une tache � leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur d'avoir tir� de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte � sa fange et le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araign�e dans sa toile et la fille de joie � son bouge. N'agitons jamais la fange des villes. Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honn�tes gens. La ville en a 60 peur, les voyant tous r�unis; elle n'a pas assez de philosophes pour les maintenir dans la vertu. Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit, effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du forgeron; les march�s �taient d�serts.&mdash;Pourquoi tout ce silence? dit le jeune homme au vieillard. &mdash;A pr�sent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux d�sirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus besoin de s'agiter. A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles, les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains charg�es d'or, demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journ�e avait �t� distribu� gratuitement aux pauvres gens par la vertu des boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers et les r�tisseurs �taient entr�s subitement dans la vertu. A certain carrefour, sur les bords de la rivi�re, des malheureux rendaient leur �me. Or, c'�taient des espions, des recors, des diffamateurs de profession, des faussaires, des grecs , des chenapans et autres gens de m�tiers �quivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas continuer leur m�tier. Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient comme on fuit la peste; chacun dans le palais se d�non�ait soi-m�me. �J'ai vol� le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait l'autre; j'ai d�pouill� l'orphelin, disait un troisi�me; j'ai rempli les cachots et les bastilles, disait le 61 ministre.� Tous les hommes de cette cour s'accusaient de s'�tre vendus, et les femmes aussi: c'�tait horrible � voir, horrible � entendre. Le roi effray� voulait abdiquer sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il �tait forc� de rester roi. Enfin, ce peuple d�masqu�, cette foule sans physionomie, ces vertus vagabondes, aussi communes que le pav� des chemins, tout cela v�g�tait, monotone, hideux, malsain, ennuy�, ne songeant plus � la terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, � l'aspect de ce troupeau de moutons qui tous ob�issaient � la m�me impulsion, fut saisi d'une horreur profonde. &mdash;Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui �tant le vice et le crime! &mdash;En lui �tant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tu� le monde, vous l'avez priv� de sa principale condition d'existence, vous lui avez enlev� la morale universelle, enfin vous avez priv� la vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des rivi�res. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste exp�rience pour t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la v�rit�. Il faut jeter les v�rit�s une � une dans le monde; ouvrir la main pour les r�pandre brusquement, c'est un crime. La v�rit� trop grande br�le et ne brille pas. Le jeune homme, sans r�ponse, alla s'agenouiller � la porte d'un temple d�sert; car depuis que les hommes �taient vertueux, ils avaient oubli� la pri�re. &mdash;Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu, retirez toute cette vertu de la terre; 62 rendez aux hommes le vice qui les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les hommes soient encore et toujours voleurs, m�chants, assassins, espions, blasph�mateurs, impies; que les femmes soient toujours coquettes et fausses, et v�nales!... La pri�re monta aux pieds de l'�ternel. Tout reprit son ordre accoutum� dans le monde. Le vice rendit � la soci�t� humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait enlev�s. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard satisfait. &mdash;C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voil� revenu � temps d'un paradoxe fatal; te voil� convaincu par toi-m�me, que tout est bien dans le monde, et que d'en enlever le moindre des p�ch�s capitaux, le plus l�ger de tous, la gourmandise, serait en d�ranger la savante harmonie.&mdash;Adieu, mon fils! � pr�sent que vous �tes indulgent pour les moins sages, rien ne manque � votre sagesse. Il faut cependant que vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refus� mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette tulipe diapr�e: le lis est l'innocence, la violette avertit d'�tre humble et modeste, la tulipe repr�sente la sant�. Tant que la tulipe fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la sant� est un vase qui renferme toutes les autres vertus. Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se s�par�rent pour ne plus se revoir. Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe, qu'il est mort membre correspondant des acad�mies de Dijon, de Lyon et de Nancy. 63 LA MORT DE DOYEN &mdash;1832&mdash; La semaine pass�e, en un coin obscur de sa maison, sous un th��tre, entre un palais grec et la for�t romaine, est mort, ou plut�t s'est �teint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la trag�die et de la com�die de ce plaisant pays de France. C'�tait la premi�re fois qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une famille et des amis; mais comparez ces larmes p�nibles, arr�t�es par la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort d'Orosmane ou la mort de C�sar? Aussi bien, dans cette grande perte, avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au silence qui l'entourait � son lit fun�bre, M. Doyen a rendu son �me � la fa�on de l'empereur Auguste: Applaudissez, la farce est jou�e! fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur. Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les autobiographies de l'art dramatique; vous 64 aurez beau chanter les louanges des grands seigneurs et des nobles �mes qui prot�gent ce bel art, aujourd'hui an�anti, vous ne trouverez personne, entendez-vous, personne, qui ait montr� autant de z�le (voil� pour l'acteur); autant de d�sint�ressement et de bonne volont� (voil� pour le M�c�ne), qu'en montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carri�re. C'�tait dans cet homme unique une m�moire inflexible, une critique s�v�re et bienveillante, un respect inalt�rable pour les traditions des ma�tres, un d�vouement superbe aux grands po�tes d'autrefois. M. Doyen avait plus que de la passion pour le th��tre; le th��tre �tait sa vie et sa gloire. D�daigneux de fouler cette mis�rable terre en proie � des r�volutions si mesquines, M. Doyen aimait � parcourir la sc�ne tragique � longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agr�able aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des aventures sanglantes, des amours empoisonn�es, des vengeances cadenc�es avec art. De ce monde � part, il �tait � la fois le dieu, le roi et le concierge; il �tait le grand-pr�tre de ces croyances abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il br�lait sur les autels abandonn�s de la trag�die antique; il se tenait � la porte du sanctuaire pour choisir les �lus de cette religion profan�e. Toute sa vie est ainsi faite, entour�e � plaisir de poignards et de poisons, occup�e � profusion de festins fun�bres o� le p�re mange son fils, de tombeaux o� les ombres parlent; remplie � vous donner le vertige, d'incestes, de m�prises, d'assassinats. La t�te de Doyen appartenait aux rois sans couronne, il �tait le mari des �pouses sans maris, des m�res sans enfants, il �tait 65 l'amoureux des amantes �chevel�es, � peine couvertes d'un voile noir: telle fut la t�che auguste de M. Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu de toutes ces ruines. Ilion perdue, Ath�nes en cendres, Rome en ruines, la Gaule �gorg�e, voil� ses villes de pr�dilection, voil� sa g�ographie; il a v�cu dans ces d�sastres; il en est mort. Quand il vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pomp�e et des champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en fait de ruines, il ne conna�t que Th�bes et Memphis; il e�t donn� toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon, cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir! L'illusion a berc� ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il vivait, il agissait, il se d�menait dans une histoire infinie en sensations de tout genre. Entour� de crimes, de r�volutions et de meurtres, comme il l'a �t� toute sa vie, il faut l'honorer et l'estimer comme le plus heureux des mortels. Cet homme �tait n� avec tous les instincts d'un grand artiste. Il avait pourtant commenc� par �tre peintre et d�corateur de son m�tier. C'�tait encore la mode en France, quand il commen�a, de dorer l'int�rieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'�tait un bon m�tier, celui de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment o� le peintre David nous rappelait � l'antique simplicit�. 66 En cette crise, Doyen �tait perdu si le peintre des petits salons dor�s ne se f�t pas senti la vocation des b�tisseurs de temples pour les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'�tait alors un mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'�glise et le palais �taient �galement abandonn�s. Doyen, d�corateur sans ouvrage, � d�faut de l'�glise et du palais, s'empare du th��tre, qui seul reste encore debout par le privil�ge des passions, quand toute vertu est �teinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux, temples profanes, for�ts sacr�es; arrivez sur la toile de Doyen, rivages d�crits par Hom�re; enfants, dressez la tente d'Achille, pr�parez l'autel d'Iphig�nie, faites descendre le nuage de Jupiter, enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers appartiennent � Doyen. Qu'importent les r�volutions qui passent? qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va? C'est ainsi que, pouss� par son d�mon familier, et ne pouvant r�aliser son id�al, il �levait des ch�teaux aussi beaux que des ch�teaux en Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put r�unir de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put, hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il colora les montagnes. Or son septi�me jour �tant venu, il s'assit un beau matin sur son pic le plus �lev�, et regardant � ses pieds tant de rivages silencieux, tant de palais d�serts, il fut triste comme un dieu quand l'homme au monde cr�� manquait encore. Au th��tre qu'il avait �lev�, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et le fiat lux . 67 Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour. La r�volution et le malheur des temps l'avaient jet� dans l'id�al. Il s'�tait vu forc� de d�corer un th��tre, faute d'avoir une maison vulgaire � restaurer; son th��tre est fait, ne croyez pas qu'il reste vide et sonore comme un c�notaphe � des m�nes �gar�s. Esp�rez! le th��tre de Doyen s'animera bient�t, ces �chos muets vibreront, cette nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un artiste. Eh bien, le th��tre �tant b�ti, l'artiste a fait un pas; le th��tre est b�ti la veille, Doyen est com�dien le lendemain: il n'y a gu�re plus de cinquante ans que cela est arriv�. Alors commen�a pour cet homme extraordinaire ce d�vouement de tous les jours et de toutes les heures � l'art dramatique pour lequel il ne semblait pas n�. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il arrivait, il faut le dire, � une belle �poque: Lekain vivait, Larive �tait applaudi, le Th��tre-Fran�ais �tait une puissance, on comptait encore pour beaucoup la trag�die en cinq actes; une chute en ces temps de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la r�putation d'un po�te, que ne ferait un succ�s aujourd'hui. Doyen ne se d�couragea pas; seul encore, ignor�, propri�taire inoffensif de son petit th��tre, il �levait autel contre autel; il commen�a, de sang-froid, cette lutte p�nible et ces longues rivalit�s qu'il a soutenues toute sa vie contre le Th��tre-Fran�ais, et dont il est sorti vainqueur, apr�s quarante ans de combats. Com�dien, portier, machiniste, souffleur, r�gisseur, 68 contr�leur, d�corateur, po�te ou peintre de son th��tre, c'�tait surtout par l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait � ses risques et p�rils ses tr�teaux splendides, malgr� le succ�s apparent du Th��tre-Fran�ais, il comprit qu'il y avait d�cadence dans l'art dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, �tait piqu� au dedans. Alors, en effet, La Chauss�e introduisait au th��tre le drame bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours des marquis de Moli�re, le r�cit tragique d�p�rissait; les machines rempla�aient la tirade. O mis�re! ils avaient dress� un b�cher sur la sc�ne dans la Veuve du Malabar ! Bien plus, la d�clamation not�e �tait sourdement attaqu�e par quelques esprits novateurs qui, malgr� l'opinion de Voltaire et ses arr�ts dat�s de Ferney, continuaient � soutenir que le vers tragique n'�tait pas fait pour �tre d�clam�. Voil� ce qui perdit Talma. Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen pr�f�rait Talma. C'�tait Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait ouvert son th��tre, il lui avait pr�t� ses habits de consul romain, il lui avait enseign� la puissance du vers d�clam�. Talma �tait son �l�ve ch�ri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son th��tre. Eh bien, Talma l'avait trahi. Un jour, Talma avait oubli�, ingrat g�nie! le th��tre de la rue Transnonain et son bon ma�tre Doyen; Talma avait cess� de d�clamer le vers pour le parler, Talma avait oubli� le grand geste, il avait abaiss� la passion tragique d'une coud�e; Talma parlait, 69 marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma n'avait gard� aucune des traditions de son ma�tre! Grands dieux! quel dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen! Le jeu parl� et bourgeois de Talma fut le seul grand �chec et le plus grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au contraire, il s'attacha plus que jamais � l'honorable mission dont il s'�tait charg�; il veilla de tr�s-pr�s sur le feu sacr� dont il �tait la derni�re vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands ma�tres, il chercha partout des �l�ves; non content d'ouvrir son th��tre au premier venu, il les for�ait d'entrer, comme le bourgeois de la parabole, sans m�me regarder s'ils avaient leur robe nuptiale; pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il �tait content. Vous ne sauriez croire quelle �tait sa joie quand, apr�s bien des recherches, il avait rencontr� quelque honn�te boucher, quelque gr�le perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'�glise � la voix de stentor, qui consentissent � escalader son th��tre.&mdash;Bonjour, Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois! Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphig�nie sous le bonnet rond de la ling�re, Roxelane sous le madras de la femme de chambre; et vous, Rodogune, majest� aux sanglantes fureurs, que de fois vous a-t-il arrach�e � la lecture de vos romans, rempla�ant dans votre main le cordon de la porte coch�re par la coupe empoisonn�e! En m�me temps, que de talents tragiques il a d�couverts! Que de belles �mes seraient rest�es ignor�es sans ce voyant ! Que de passion il a jet�e au dehors qui se serait mis�rablement 70 perdue dans le comptoir d'un caf�, dans un atelier de lingerie, une antichambre de minist�re ou dans une �choppe de boucher! Mais aussi quelles peines il s'est donn�es! Quels poumons! �B�nis soient tes poumons, bon chevalier!� A peine avait-il trouv� son Achille ou son Iphig�nie, il les mettait en pr�sence, il leur apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par tous les extr�mes, de la r�gle la plus minutieuse de la grammaire au mouvement le plus subit et le plus spontan� du c&oelig;ur humain.&mdash;Allons, marche, � marche, et qui que tu sois; �l�ve de Doyen, tu es � lui, tu es sa proie, et sa gloire; il te j�tera tout arm� dans le monde, au del� des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois patient, laborieux, apprends par c&oelig;ur les chefs-d'&oelig;uvre, et lave-toi les mains. C'est ainsi qu'il a cr�� plus d'un grand com�dien qui, avant lui, ne savait pas lire. Doyen �tait pour ses acteurs ce qu'Hamlet �tait pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son �me, est un m�chant ricaneur: il se moque du p�re noble qui lui d�chire sa passion comme du vieux linge ; il se moque de la princesse dont le talent a grandi du saut d'une puce ; Hamlet est tra�tre envers l'art, envers l'ar
